Introduction à la mythodologie, Gilbert DURAND (partie 2)

Publié le par lifim2010

 

IV. Le concept de «topique socioculturelle»

 

La notion de « topique » constate un système de tensions ou d’antagonismes dans un topos, dans la mesure où, même minime, le capital imaginaire socioculturel semble complexe, pluriel et systémique.

Durand développe, d’une manière très différente, le schéma orthogonal freudien ou cartésien (ça, moi etsurmoi), qui ne sera pour lui que repère métaphorique, et qu’il remplace par le « Sermo mythicus » et « ses noyaux archétypiques ».

Le « sermo mithycus » a trois niveaux:
1-  la force de cohérence fondamentale qui implique le niveau fondateur archétypique
2-  le niveau actantiel des rôles

3-       le niveau des entreprises rationnelles

Au moment où le mythe se rationalise en visée utopiques, où il est donc le plus manifeste dans les institutions et les juridictions, où il est le mieux intégré à la «conscience collective», le mythe se neutralise en tant que force mythique, il se démythologise et on assiste alors à un  « malaise dans la civilisation ».

Les épiphanies culturelles d’un mythe sont l’indicateur fondamental de l’état d’une société. Le mythe perd des mythèmes en cours de route et en intègre d’autres dans les cas les plus mitigés (comme Prométhée qui se transforme en Faust).

Dans toute société « l’inconscient social n’est pas enfermé dans une attitude unique comme peut l’être l’inconscient d’un individu. L’inconscient social est diffus, il n’est jamais enfermé dans un corps, dans un système nerveux, dans une histoire bien localisée et courte comme peut l’être la vie d’un homme. Il varie au stade le plus large des millénaires », décrit Durand.

Au XIXème-XXème siècles, le mythe dominant en Europe a été celui de Prométhée. Or qu’à travers les médias des années 1920-1945, Dionysos remonte et s’institutionnalise tout en perdant son aspect contestataire et sauvage, un aspect que s’approprie un mythe d’Hermès qui est diffus dans tous les mouvements contestataires.

 

Le tour temporel des « modes » est de 60 ans. Trois tours comme cela amènent vers une révolution :

1-      De 1860 à 1914 : est la mode « Belle Epoque ».

2-      De 1918 à 1938 : la mode « Arts-Déco » et « le constructivisme ».

3-      De 1940 à 2000 : le « rétro » du soupçon et du désenchantement.

 

L’ensemble de ces trois « modes » nous donne « notre temps »,  « notre Modernité ».

Durand note le retour des procédés fondés sur la similitude et l’homéologie.
Les programmes scolaires sont fondés sur le modèle prométhéen, alors que dans les médias est diffusée la descente orphique et dionysiaque.


 

 

V. Concepts auxiliaires du mythicien

 

Préambule d’option épistémologique: ne pas faire une coupure entre les textes et le social.

 

Dans cette perspective, l’auteur fait la distinction entre des méthodes de «mythocritique» celles qui interprètent les textes et les œuvres,  et des méthodes de «mythanalyses», celles qui étudient les contextes sociaux ou politiques dans lesquels se développent les mythes. Cependant Durand ne fait pas de différence entre «  le mythe diffus, non écrit, celui des littératures orales et la littérature des bibliothèques ».

 

Durand développe les différents concepts généraux qui initient la « mythanalyse » :

 

1-      Le concept de l’explosion ou période explosive du mythe

2-      Le concept de « latence »

3-      Le concept du« manifesté »

4-      La grandeur relative du mythe

5-      L’opérateur social

6-      La distance au réel

7-      La force problématique d’une image ou d’un mythe

 

Ainsi, Durand rejette les stratégies universitaires qui cherchent à enfermer le savoir dans « des bocaux étanches », et optent plutôt pour la pluridisciplinarité et de la transdisciplinarité en citant de nombreux exemples de savants qui ont brillé dans d’autres domaines que les leurs (Pasteur, Descartes, Herschel).

 

 

 

VI. L’imaginaire littéraire et les concepts opérateurs de la mythocritique

 

Par ailleurs, dans ce chapitre, Gilbert Durand développe le concept de « mythocritique » en partant de  la notion du « texte oral » utilisé par Eliade : texte ayant « la même exigence, la même régularité, la même fiabilité qu’une écriture », et donne comme exemple le cas du Brésil, où se multiplient et varient les types de chant et de danse qui dont les symboles, les images, même la syntaxe et le vocabulaire subsistent intacts chez les nouvelles générations malgré la vieillesse des récits.

Durand estime qu’un texte n’est jamais univoque, son lexique et sa culture dégagent de nombreux niveau de signification, dont celle du mythe : « un récit, (sermo mythicus) sans démonstration ni but descriptif, et qui veut montrer comment des forces diversifiées s’organisent en un univers mental «systémique».

 

L’auteur, nous rappelle les ancêtres de la méthode « mythocritique »:


- Balzac : en intitulant son œuvre La Comédie humaine, est très conscient de prendre le relais de La Divine Comédie (somme de mythologies)
- Victor Hugo : s’aperçoit que dans les pièces de Shakespeare il y a des redondances typiques aux récits mythiques
- Thomas Mann : estime que Zola et Wagner sont parmi les plus forts mythographes de la modernité
- Mircea Eliade : a énoncé le premier, le principe de la correspondance entre le texte de mythologie et le texte littéraire
- Dans les contes de fées les puissances de l’imaginaire mythique sont encore visibles, mais en quelque sorte désamorcées par un plaisant récit profane.

 

Durand nous présente aussi les mythèmes d’Héraclès:
-  double naissance
-  prédiction du destin héroïque
-  statut patenté de pourfendeur de monstres
- doublage par un compagnon ou une compagne
- danger toujours présent de «l’omphalisation»

Cet ensemble de mythèmes se retrouve aussi, chez les autres, mais sous d’autres formes, il est présent chez Thésée, Jason, Epiméthée.

L’auteur affirme qu’un mythe est toujours transpersonnel, et à la limite transculturel et métalinguistique. Il estime également que toute mythocritique implique une mythanalyse.

 

Pour Durand, la redondance est la clef de toute interprétation mythologique, et l’indice de toute procédure mythique dans la mesure où elle permet de fournir le mythème.

 

Enfin, Gilbert Durand explique que le texte qui contient un mythe n’est pas subjectif, il est l’objet de plusieurs lectures possibles.

 

VII. La mythanalyse: vers une mythodologie

 

Dans ce dernier chapitre, l’auteur nous schématise le passage  de la « mythocritique » à  « la mythanalyse », ce qu’il qualifie de« glissement » : « c’est le passage du texte littéraire à tous les contextes qui le baignent » d’après Durand.

 

La mythanalyse peut procéder ainsi de deux manières: soit qu’elle prolonge naturellement la mythocritique (voie des littéraires formés à l’analyse des textes), soit qu’elle parte des séquences et des mythèmes d’un mythe pré- établi (voie philosophique).

 

 Toutefois, toute société est modelée par une topique systémique et l’âme d’un groupe est toujours plus ou moins «tigrée», comme le décrit Durand.

Durand développe donc, longuement son concept de « mythodologie » annoncé dans le titre. Méthode conçue pour réactiver la lecture des mythes, la mythodologie doit être double: l’auteur insiste en effet sur la nécessité de glisser d’une mythocritique qui interprète les textes et les oeuvres, à une mythanalyse qui étudie les contextes sociaux ou politiques dans lesquels se développent les mythes.

 

 

Introduction à la mythodologie se révèle comme un véritable traité de réhabilitation du mythe et couronne les efforts mis en œuvre dans ce sens depuis le début du siècle par plusieurs historiens des religions, anthropologues, ethnologues... Il contribue à ne plus réduire la pensée mythique à un vulgaire avatar de la pensée sauvage. Le mythe selon Durand suit dans son acceptation actuelle le célèbre régime nocturne et diurne de l’imaginaire que l’auteur décrit dans ses ouvrages antérieurs.

 

Cet immense travail sur les mythes et les symboles, associant anthropologie, ethnologie, sociologie, psychanalyse, psychologie, et bien d’autres disciplines, a véritablement contribué à la révolution intellectuelle de notre fin de siècle.

Malgré la complexité de son style, et de son développent, et la terminilogie très spécialisée et recherchée, ce livre peut constituer un guide très précis, voire même indispensable au mythicien, et à toute personne souhaitant comprendre le concept de l’imaginaire, et cherchant à apprendre à analyser les mythes.

 

 

fatima-zahra CHKAR

Publié dans Bibliothèque

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