L'engagement chez Rachid Khaless: un engagement "Pur" un engagement "Khaless"

Publié le par lifim2010

Ouvert sur un paysage désertique et achevé dans le sang, ce premier recueil de Rachid Khaless « Cantiques du désert » (Ed. L'Harmattan, Coll. «Poètes des cinq continents», 2009, 76 pages) est une hymne de révolte et d’insoumission, un appel ininterrompu à la liberté. Donc, à l’encontre de Sartre, pour qui le langage poétique ne peut jamais exprimer l’engagement de l’écrivain parce que ambigu et brouillé,  Rachid Khaless use de son vers pour à la fois rendre hommage aux martyrs tombés lors de la révolte populaire du 14 décembre 1990, et faire entendre sa voix hostile à l’assujettissement et à la servitude « ABATTRE LA FACE DU tyran » p : 47.

Un vers original par sa graphie, et qui nous fait  voir un premier aspect de l’écriture engagée de Rachid Khaless. Quinze lettres en majuscule dont deux « T » qui font penser à deux bâtons, en face de cinq autres en minuscule dont un petit « t ». Les lettres se métamorphosent en sabre tranchant, l’écriture n’est plus dénonciation mais plutôt action « ton poème parole intransigeante » p : 18.

Cette écriture praxis dévoile un autre aspect de l’engagement de Rachid Khaless. En effet, le poète dépasse le statut de porte-parole des damnés et des opprimés et acquiert celui de prophète investi d’une mission de libération. Cette mission est accentuée par l’abondance  de la modalité impérative qui dicte ce qu’il faut faire « Partez dès l’aube sur la cendre du siècle finissant » p : 30 « Récite, récite jusqu’à l’émersion du sang » p : 32 etc. Toutefois, le poète n’établit pas une hiérarchie le situant au dessus de sa race, et lui permettant de restreindre et d’ordonner, au contraire il s’identifie et s’unit à celle-ci par un « nous » collectif « et nous ses hommes aurons le vertige » p : 13 qui nous  fait voir  un autre aspect de l’engagement de Rachid Khaless, où lutte sociale et vocation universelle sont intrinsèquement liées.

La vocation locale, ou la prise de position relative aux questions nationales  du poète-militant se mêle à la vocation universelle du poète-Homme. Le Ici est une issue vers l’ailleurs, vers l’Homme. D’ailleurs, le pronom personnel sujet « je » n’est que sept fois  utilisé, tout est « nous ». La collectivité l’emporte sur l’individualisme.  Rachid Khaless prône une liberté universelle « quittez vos habits signe et patronymes » p : 30, « vêtus d’argile nous marcherons » « hommes sans signes sans patronymes ; hommes de toutes saisons » p : 53  « hommes sans noms sans liens hommes de toutes saisons » p : 54 qui s’accentue avec des références culturelles au pluriel « Cantiques » n’est-il pas le chant d’action de grâces à la divinité chez les juifs et les chrétiens ? « ce seront des caravanes d’exode » p : 24 « des hommes d’exode » p : 48 n’est-elle pas une allusion à l'Ancien Testament qui raconte la sortie des Hébreux d'Égypte, sous la conduite de Moïse, et leur marche vers la Terre promise ?« Canon II, Shebbat, Adar, Nissan, Ayar, Hozérane, Tammouz … » constituant l’intitulé des douze poèmes du recueil ne  font-ils pas écho aux douze tribus ? « Orphée » p :69 n’est-il pas un mythe grecque ?

Certes, les événements du 14 décembre 1990 étaient à l’origine de ce recueil. Toutefois, la liberté qu’offre le langage poétique extrait celui-ci de la contrainte de l’occasion et de la circonstance, ainsi pouvons-nous voir sa dimension atemporelle, rendue possible par le pouvoir du vers.

Ce  pouvoir dont Rachid Khaless est parfaitement conscient « poète ! tes mains froissent les pages du sang » p : 14 « figurent sur les murs les grands poèmes lacérés (…) ce sont hurlements de pages et de plumes » p : 26 est l’arme redoutable du poète-héraut qui s’engage  tel  Prométhée pour sauver l’humanité. Cet aspect de l’engagement rime harmonieusement  avec la forme narrative de ce recueil qu’on peut lire comme une histoire dont les événements se déroulent sur un terrain symbolique (le désert)  et s’achèvent par le sang coulant sur « le livre aberrant  » p : 76. Mais pourquoi le livre poétique est-il aberrant ? L’est-il parce qu’il est écart au bon sens des tyrans ?   Là encore se dévoile une autre forme d’engagement de Rachid Khaless, une forme qui consiste à utiliser l’art pour critiquer et ironiser sur  les tares d’une société où « le sabre est meilleur oracle que les livres » p : 26.

L’écriture se présente tel un réquisitoire contre le pouvoir politique et les inégalités sociales, sans qu’elle fasse  défaut à  l’élégance d’expression comme la plupart des poèmes dits engagés. Ceci témoigne que le vers est la langue d’origine de ce poète à la sensibilité élective. Et comme l’avait expliqué  Victor Hugo, le bon poète est celui qui pense et compose en vers, tandis que le mauvais poète est celui qui pense en prose puis transcrit sa pensée en une deuxième langue qu’est le vers.

Dans « Cantiques du désert » la poésie se saisit de la douleur des hommes dans l'étendue hostile du désert « J'ai à mesurer la rage du désert sur les faces ravagées des hommes » p : 55

À la démesure de la cruauté du cosmos répond la démesure du défi des hommes « intègres » chantant la Cité au sens grec, c'est-à-dire, un espace de liberté et de démocratie. Cet hymne à l'espoir, à l'effort transformateur de ces « damnés de la terre » a lieu dans une poésie gracieuse, captivante comme le sont ces héros possédés de leur exigence totalitaire de liberté. Aussi les « fouets », les fables douteuses, les alliances compromettantes n'entament-elles nullement l'élan glorieux des hommes et des femmes déterminés à mourir pour qu'à la cicatrice succède la vérité ; bref, pour étouffer les « sentences » des petits hommes, des tyrans avec « t » minuscule. Cette vérité convoitée même au prix de la vie révèle un autre aspect de   l’engagement dans lequel s’inscrit le poète : à savoir la crédibilité sans quoi toute poésie engagée serait une peine perdue car incapable de  toucher le lecteur au point de le faire agir. L’odyssée de Rachid Khaless, qui commence en canon II et s’achève en canon I parachève le cycle de la quête essentielle. La boucle peut être bouclée : les hommes auxquels s’unit le poète ont agi «  ce fut/ toujours ce sang odorant ouvert sur tout livre aberrant…/Toujours, toujours/ notre sans odorant/ ouvert sur mon livre aberrant » p : 76

Tels ses héros, le poète se situe dans la sphère tragique, qui lui permet de franchir le point du non retour à partir duquel commence la quête absolue,  cette quête absolue n’est autre que la poésie  «  l’acte libérateur » p : 34 « ces pages, nous dira un rhéteur, de tout temps, furent nos édits de pèlerinage » p : 27. La poésie est à la fois acte et loi. Rachid Khaless ne se plie qu’à ces deux exigences  et c’est là une forme d’engagement poétique que seuls les cadavres supporteront la démesure « quelle terre portera la démesure de ce poème interdit ? Vos cadavres, dira-t-il » p : 29.

Au terme de cette lecture dans l’engagement de Rachid Khaless, il convient d’affirmer que ce premier coup d’essai est un véritable coup de maitre. En effet, le verbe poétique des « Cantiques du désert » témoigne de la maitrise irréfutable  de la technique du verset, moulée dans  une  langue sans ornements qui  nous révèle à nous  et nous promet d’honnêtes béatitudes.  

 

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fatifleur 19/06/2011 12:45


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