Tanger dans Hécate et ses chiens de Paul MORAND

Publié le par lifim2010

Introduction

 

Diplomate et écrivain français du vingtième siècle, Paul Morand (1888-1976) a laissé une œuvre qui marquera le mouvement des Hussards, mais également la littérature française de ce siècle. Parmi ces romans, Hécate et ses chiens, dont il est question aujourd’hui.

Hécate et ses chiens est un roman publié en 1953. Ce dernier retrace l’histoire de Spitzgartner, banquier dont l’esprit conquérant et carré l’amène à Tanger pour le travail. Il y fait la rencontre de Clotilde, qui aura tôt fait de devenir sa maître. Mais cette femme, à première vue sans tempérament, est en fait une ménade pédophile.

Nous étudierons dans un premier temps deux facettes complémentaires de Tanger, Tanger la mystérieuse et Tanger synonyme de danger, ce avant d’étudier la dimension mythique de l’œuvre.

 

I.                  Tanger la mystérieuse

 

1.1 Tanger ?

 

La ville de Tanger n’est pas nommée dans Hécate et ses chiens, mais l’auteur essaime les indices, indices que le lecteur se doit de rassembler à la manière du petit Poucet pour se retrouver dans le roman.

Il y a d’abord les indices qui donnent une première idée. Lorsque le narrateur décrit le climat et la population locale, il brosse (ou plutôt esquisse) un tableau orientaliste qui situe vaguement le récit. A plusieurs moments il est question du drogman, cet « Interprète, dans les pays du Levant »[1], ou encore de ces femmes à « l’exubérance charnelle » (p.16). Clotilde, elle, rappelle les odalisques par ses poses lascives.  

D’autres indices situent de manière plus précise le théâtre de la déchéance du narrateur, Spitzgartner : l’auteur est en Afrique (p.11), au bord de la Méditerranée. Cette Mare Nostrum vient restreindre l’éventail des possibles. Les douars d’où sont issus les enfants, proie de Clotilde, localise l’action dans les pays du Maghreb. C’est la peseta, sérieuse concurrente du franc (p.13), et « les douros sur les comptoirs des changeurs » qui achèveront de localiser le lieu : seules les villes du Nord du Maroc ont été sous tutelle espagnole. Le lycée français Gambetta, L’aérodrome de Tanger –où fait escale le narrateur-, le plus important, c’est ainsi que l’on arrive à déterminer le lieu de l’action.

Le lecteur d’Hécate et ses chiens est, à l’instar de Spitzgartner, un « détective » ; pour tenter de comprendre l’intrigue il lui faut être sensible,  constamment à l’affût d’un mot qui, en apparence banal, est une clé nécessaire à la compréhension de l’œuvre.

 

1.2 Spitzgartner, L’Etranger

 

« Homo sum, humani nihil a me alienum puto » - Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Cette citation de Térence extraite de l’Héautontimorouménos peut faire office d’épigraphe à cette partie de notre étude, et par là même s’appliquer au personnage de Spitzgartner. Venu en conquérant, cet homme n’est connu que par son patronyme, patronyme qui témoigne d’origines germaniques. Et pourtant, sa « patrie victorieuse » (p.13) n’est autre que la France. Spitzgartner est un nomade : « une escale m’oblige à attendre un autre avion qui m’emportera demain vers un troisième continent. Un continent par jour, voilà notre foulée » (p.11). Paris, Tanger, la Chine et la Sibérie : autant d’étapes dans la construction du personnage. N’est-ce pas d’ailleurs un voyage qui est à l’origine même du récit ? Un récit à la fois de voyage et de dé-formation …

L’Etranger –pour reprendre le célèbre titre de Camus- ne semble avoir d’attache nulle part. A aucun moment il ne revient sur sa vie à Paris, en Chine ou en Sibérie. Les études et le travail, omniprésents, régissent la vie du narrateur et ne laissent aucune place à une quelconque vie sociale ou sentimentale. Tanger sera la ville des découvertes : celles des soirées mondaines (même si celle-ci sera sacrifiée – oui, sacrifiée – en l’honneur de Clotilde) ou encore celle de l’amour. Elle sera également celle de tous les dangers ; nous reviendrons plus avant sur cette facette de la ville.

Spitzgartner oscille entre la distance qu’il instaure entre lui et les autres (entendons par là la population locale) et l’extrême-intérêt qu’il porte à Clotilde. D’un côté l’étranger reste étranger, de l’autre, il échoue à s’approprier Clotilde, ce tant physiquement – sexuellement que mentalement. Cette femme, qui ne cessera jamais de lui échapper, vient définitivement incarner l’échec du narrateur. Echec ultime : celui de la logique et de la raison (à travers les études et la fonction occupée), échec de toutes les certitudes qu’il avait. D’où l’intérêt de lui consacrer la partie suivante.

 

1.3 Vous avez dit Hécate ?

 

Clotilde est le nom que porte la femme-créature qui est à l’origine de la perte de Spitzgartner. Seule à avoir un prénom avec Ibrahim et Haïsha, enfants objets de toutes ses attentions, elle devient peu à peu l’obsession du narrateur. Son prénom revient tout le temps, telle une litanie, une incantation, à la fois évocation et invocation.

Clotilde est décrite comme une femme insipide par Spitzgartner (p.17-18):

 

« les femmes la trouvaient ravissante parce qu’elle avait le physique à la mode […] Peu d’hommes eussent osé penser qu’ainsi faite elle était plutôt laide : mais la grâce s’accommode beaucoup mieux de la laideur que de la beauté, et Clotilde était la grâce même »

 

La figure du syllogisme utilisée dans cet extrait épargne à l’auteur d’exprimer son point de vue. La regardant avec le regard des autres, il instaure comme à son habitude une distance tout en émettant de manière implicite un jugement qui se veut implacable. Cette distance est un indice temporel : nous assistons là à la première rencontre des futurs amants.

Clotilde est une femme libre, chose qui plaît au narrateur et lui permet de goûter aux délices de l’amour. Pour un court moment seulement : cette indépendance se muera au fil de l’histoire en une insaisissabilité, insaisissabilité source de tous les maux du narrateur. Aussi rationnel, possessif, que jaloux, l’homme se fera détective pour tenter d’élucider le mystère que constitue Clotilde, en vain. La rencontre avec l’époux de son amante lui arrachera tremblements et grimaces (p.103), signe d’une violente agitation, mais est-ce pour autant que le narrateur la saisit enfin ? Rien n’est moins sûr : « [reconnaissant] Hécate » (id.), cette déesse de la nuit à qui on sacrifiait des chiens, il a devant lui une créature plus bête que femme : « Triple Hécate, reine de la nuit, se nourrit de ses chiens ; pareille à l’affreuse déesse, Clotilde dévore des chiots, ces enfants dont elle fait sa pâture » (p.72). La nommer Hécate, c’est donner une nouvelle identité, ou plutôt donner une identité tout court à cette femme fade et non distinguée aux yeux du narrateur. C’est mettre en avant (dans tous les sens du terme) cette sexualité perverse –la pédophilie- qui est la sienne, la réduire – ou non – à cela, et parallèlement montrer que Spitzgarner n’a finalement jamais totalement adhéré à ces pratiques, même si elles étaient siennes un temps, jalousie et volonté de l’égaler oblige. 

Clotilde, Hécate, « Protée » (p.58), « reine des Aulnes » comme la nomme à juste titre Philippe Berthier (dans « Chienneries huguenotes ou le moraliste pédophile », in Revue des Sciences humaines numéro 272) : autant d’appellations qui montrent que cette femme, déesse, ménade, « idole de boue (p.73) reste insaisissable physiquement, moralement et onomastiquement parlant.

 

1.4 Silences et demi-mots

 

Nous avons pu voir précédemment que Spitzgartner opérait une certaine distanciation par le biais de la parole. Cette parole est en fait la clé de l’œuvre : aussi voire plus importante que l’acte sexuel, elle est d’une certaine manière performative puisque l’acte sexuel n’aboutit qu’en apparence. Cette parole est la seule manière qui soit donnée au narrateur de s’exprimer, de se raconter, la seule manière d’agir, aussi. C’est d’ailleurs par le biais de cette même parole qu’il fait tomber le masque de Clotilde, la dévoilant ainsi en partie, manière de revanche de Spitzgartner.

Aussi révélatrice que salvatrice, cette parole n’a pas toujours été. Clotilde est une femme du vide rencontrée « dans [un] royaume du vide » (p.17). « Silence », « vide », « rien », autant d’occurrences qui reviennent comme un leitmotiv et qui paradoxalement vient caractériser la nature des échanges des amants. Seule la semence du narrateur vient combler un vide , celui de l’illusion de posséder Clotilde.

Les amants ne parlent pas, ou si peu. Preuve en est avec l’extrait suivant situé page 33 :

 

« A quoi pensez-vous ?

- A rien.

- Et toi ?

- A rien. »

 

Tel était le plus clair de nos entretiens. »

 

Il n’y a donc pas d’échange entre les deux amants. Et le narrateur de continuer « notre liaison était sans épanchements, nous ne nous habitions l’un l’autre qu’en silence » (p.34). Cette phrase, qui sonne comme une sentence, tombe comme un couperet.  C’est ainsi que parle Spitzberg : laconique, ses formules sont courtes, aussi tranchantes que tranchées, manière d’aphorismes ; elles ne souffrent aucune remise en question.

Clotilde, elle, ne parle quasiment pas. Qu’importe, finalement, qu’elle ne parle pas puisque le narrateur parle pour deux ? Il lui fait dire des choses qu’elle n’exprime pas, moins pour pallier au manque de communication que pour la pousser à exprimer ce qu’elle ressent.

Ces certitudes vont peu à peu laisser place au doute, la valeur gnomique des temps au conditionnel, les phrases déclaratives aux interrogatives ; le silence, réel, s’installe : «  Le narrateur, qui reprochait à Clotilde de parler au passé « elle parlait toujours au passé, un passé souvent proche, mais incontrôlable, et qui me fuyait entre les doigts » (p.58) fait pourtant de même. Outre le fait qu’il revient sur des événements passés, il y a là une manière d’assimilation : Spitzgartner était à son tour possédé par Hécate, possession qui ne prit réellement fin qu’avec l’éloignement et la nouvelle prise de parole du narrateur.

 

II.               Tanger – danger :

 

L’auteur s’approprie la ville de Tanger essentiellement par le corps, il nous présente des protagonistes chez qui presque tout passe par le corps, tout s’exprime à travers un contact corporel, toute leur vie et leur séjour à Tanger, cette ville mystérieuse, se résume en une relation amoureuse et érotique dévastatrice.    

                            

2.1  Une passion dévastatrice :

Spitzgartner, le narrateur, est présenté au début comme un brillant homme venu d’Europe pour s’installer dans cette ville et démarrer une carrière de banquier qui s’annonce prometteuse. Il est doué, convaincu, chargé de défendre sa monnaie nationale, une tâche patriotique qu’il embrasse avec « un appétit de missionnaire » comme il dit. C’est un homme « carré » aussi bien de menton que de lunettes et d’esprit « je manquais d’aisance et de naturel ; j’avais du menton, mais carré, des lunettes carrées ; tout en moi était carré, appris, forcé »[2]. Tout semble obéir chez lui à la méthode appliqué, il s’est imposé des plans d’action minutieusement datés, et a tracé scrupuleusement tous les aspects de sa vie avec un esprit de système « méthodique, habitué à labourer ma vie par droits sillons, je m’étais dès Paris, tracé un plan d’existence avec dates à l’appui… [3]», bref c’est un « garçon organisé », mais la vie dans une ville étrangère, doit évidemment réserver des surprises, et peut éventuellement présenter de réels dangers.

En effet, cet homme si parfait semble-t-il, va se trouver en proie aux affres inattendues de la désorganisation, suite à une passion captive et destructrice qui va complètement bouleverser sa vie, et renverser tous ses plans.

Il voulait d’abord trouver une maison, ensuite des domestiques, et enfin une maitresse pour découvrir un monde de plaisir « qu’il n’avait que très peu pénétré »[4], dans ce parfait programme d’installation coloniale, tout semble bien réglé, de manière à ne laisser aucune lacune par où pourrait glisser un imprévu qui est la première face d’une anarchie visiblement l’ennemi mortel de cet homme d’ordre.

Venu avec des préjugés, il considère cet espace comme un milieu hostile à sa formation et son éducation d’huguenot. C’est un environnement relâché, défavorable à ses yeux qui lui impose « un civisme survolté, exigeant, carré [5]».

Tout allait si bien pour lui comme il l’avait bien dessiné, jusqu’au jour où il fait la connaissance de Clothilde, une femme qu’il ne voyait pas attirante, mais qui lui apparut d’abord « comme une vacance de plus [6]», avant qu’elle l’emprisonne dans sa toile. Elle l’a séduit facilement, et l’a conduit chez elle plus rapidement qu’il l’avait prévu, et s’est abandonné à elle.

Sa relation avec Clothilde est passée d’une simple aventure (d’une vacance) à un amour captif, et une passion obsessionnelle. Ses rencontres avec elle se succédaient et se multipliaient, désormais Clothilde fait partie de ses activités quotidiennes, pire encore elle devient son unique activité. Leur contact était essentiellement corporel, pour lui l’amour relève de la seule culture physique. Au bout d’un moment, il devient une bête génitale, une machine à sexe, pour assouvir les désirs de son amante, qui est abandonnée par un mari aussi glacial que le climat de la Sibérie où il est engagé.

Il se laissait entrainer avec grand plaisir dans cette aventure qui emportera son organisation et sa stricte éducation, et l’entrainera dans une délicieuse chute progressive. Sa passion pour Clothilde devient tellement attractive, qu’il ne peut plus se séparer de son corps, il abandonna sa vie, son travail, ne se souciait plus de sa carrière, il commence à céder au désordre organique de cette ville d’Afrique : au lieu d’aller à son bureau, le voilà qui dérive dans de longues siestes dans les bras de son amante.

Mais son état ne fera que s’aggraver, notamment lorsqu’il soupçonne sa partenaire rêver d’un plaisir ardent avec une autre personne que lui, il devient enragé de jalousie, et décide d’investir tout son temps à la recherche de cet amant mystérieux et discret, ce qui affectera davantage sa vie et son travail, mais sa surprise fut encore plus grande et surtout dévastatrice lorsqu’il apprend de la bouche de Clothilde qu’elle a un faible pour les petits garçons,  qu’elle récolte dans la rue pour jouir de leur innocence. Spitzgartner sent alors la vie s’écrouler autour de lui, et réalise encore un autre danger de cette ville de Sud.


2.2  Une pédophile par vengeance :

Ravagé de curiosité et de jalousie, il décide de découvrir à son tour, ce monde de plaisirs interdits qui est la pédophilie, il s’engage alors dans un autre chemin immoraliste où  il pourrait s’épanouir encore, corps et âme, sous les caresses de petits garçons orientaux qu’il  récoltait aussi dans la rue ou aux écoles entrainait dans son lit pour goûter du même verre que sa partenaire et pour tester et essayer ce plaisir interdit que Clothilde lui préférait.

Il  aurait ainsi passé au-delà de tous les principes qu’il avait pourtant appris dès sa naissance, et qui s’imposaient à lui dans le cadre d’une éducation religieuse bien stricte de protestant. Ses « trois fées réformées (Bienséance, Convenance, Décence) qui le suivaient depuis le berceau [7]» n’avaient plus de place dans cet espace étrange et étranger, dans cet environnement risqué et hostile, sur cette terre de la méditerranée. Il ne cessait pas de lutter contre lui-même, de ruser avec un désir qu’il refusait tout en s’y livrant, il devient ainsi l’exemple même de la mauvaise foi.

Il croyait tout maitriser de sa vie sentimentale et sexuelle, pourtant il se laisse emporter plus loin qu’il n’aurait jamais imaginé. Ses tortures, ses auto-flagellations, la débâcle de son « armature morale », cet « épluchage de conscience » témoignent de tous les modes désastreux de cette ville énigmatique.

Sa dégradation érotique et ses tribulations professionnelles semblent aller étroitement de pair, le dédoublement ontologique de sa maitresse, et qui s’avère irréductible, le plonge dans l’affolement le plus profond, et le conduit vers une ruine inévitable qui atteindra aussi bien sa santé, son moral, sa spiritualité que sa profession. Il conduit sa vie comme son agence vers le péril et la dépravation, tout ce qui ébranle l’une ébranle l’autre par mystérieuse solidarité, la tentation pour lui c’est comme « tirer des chèques sans provision ».

Cet homme si ordonné venu du Nord, se trouve au contact infectieux de la Méditerranée où les glaces nordiques fondent sous le soleil de midi. Il passe d’un colonisateur à un colonisé. Humaniste et semeur de civilisation, il se laisse dissoudre par le climat émollient et les habitudes hédonistes d’une population qu’il juge sans moral. Il retourne alors « comme le chien de la Bible à son vomissement, à la sauvagerie, au chaos primitif, sous la houlette dévergondée d’une femme qu’il avait rencontré… ». Il incrimine cette ville du nord de l’Afrique, et l’accuse de tous les maux qui ont affectés sa personne :

 

« C’est la faute à l’Afrique, congénitalement et contagieusement sexuelle : on nage en plein cliché, mais Hécate n’est volontairement qu’un cliché. Quel horreur (et quel délice) de constater que les gamins, réputés si purs, si innocents, si sacrés, aiment ça et en redemande…peut être moins pour l’argent que pour le plaisir »  

 

Spitzgartner  voit sa vie se renverser devant ses yeux, il est dépravé et englouti dans un péril écrasant, plus rien ne peut le sauver de ce désastre et cette auto-ruine, dans ce milieu agressif et défavorable, sa seule chance pour survivre serait de quitter cet endroit hostile et recommencer dans un autre monde si loin que rien de ce milieu menaçant ne pourrait le suivre. Il décide alors de partir en Chine où il est envoyé pour une nouvelle mission, afin de fuir une destruction physique et morale certaine, et un danger inévitable représenté par cette ville méditerranéenne : Tanger, mais sans réussir à se détacher de Clothilde, sa passion pour elle continuait à le dominer malgré tous les dommages qu’elle lui a causés, il espérait redémarrer sa vie avec elle loin de cette terre qu’il jugeait dangereuse et qu’il accusait d’être l’unique cause de sa dépravation :

« L’idée de quitter l’Afrique m’était odieuse, mais rester était impossible ; c’eût été la ruine morale et matérielle. J’acceptais donc, le corps déchiré, mais le cœur rassuré à l’idée que Clothilde me suivrait » 

 

Mais Clothilde ne le suivit pas. Il mettra alors énormément de temps pour pouvoir  guérir et oublier, et reprendre une vie normale, mais   chose qu’il n’aurait probablement pas réussi si elle l’avait accompagné.


 

III. Etude psycho-mythique de l’œuvre :


            Le succès d’Hécate et ses chiens repose en grande partie sur l’ambigüité ; maintenue jusqu’au bout, concernant le vice de l’héroïne. Clotilde est-elle consciente ou non de son vice ? Est-elle véritablement débauchée ? Les soupçons de Spitzgartner ne sont-ils pas ceux d’un esprit malade ? Nous ne le saurons jamais.

             En même temps la séduction exercée par ce texte provient de l’adroite mise en abyme qu’il contient. Il existe en effet une analogie secrète entre le fantasme de Clotilde et l’écriture de Morand. D’une part Morand compare à plusieurs reprises le délire érotique de Clotilde à une véritable «  œuvre d’art » dans laquelle l’inspiration est si puissante qu’elle « menait au miracle »(95). Il souligne d’autre part la puissance qu’exerce le monologue de Clotilde sur le narrateur.  Il est clair que le monologue de Clotilde forme un « texte » dont Spitzgartner est le «  lecteur » comme nous sommes, nous-mêmes, les lecteurs du monologue de Spitzgartner.

Ce n’est pas tout. Hécate et ses chiens s’inspire de façon transparente de la légende d’Artémis et d’Actéon. Dans la légende grecque, nul ne doit contempler la déesse dans sa nudité. Mais un jour Actéon découvre Artémis au bain. Son audace provoque la colère de la déesse : elle métamorphose le jeune homme en cerf et le fait périr sous la dent de ses chiens. En ce sens, c’est ce qui arrive au héros de Morand. Ayant « mis à nu » la personnalité secrète de Clotilde, le narrateur est «  dévoré » par le vice et les obsessions de son amie.

Morand utilise la légende d’Artémis et crée ainsi une seconde mise en abyme dans le texte. Mais il faut noter que Morand transforme cette légende. Dans la tragédie grecque, les chiens protègent la déesse contre l’intrus. Dans Hécate et ses chiens, au contraire, les chiens sont dévorés par la déesse : ce sont les petits arabes que Clotilde attire à elle et qu’elle corrompt. Cette modification du mythe est significative. On y reconnaît sans peine le mythe de l’Ogresse, celle qui enlève les enfants et les dévore, la Mère terrible. Clotilde est donc décrite de deux façons : tantôt c’est une déesse rayonnante, «  belle et prête, sortant de son peignoir comme une statue dénichée »(123), tantôt c’est une bacchante obscure et perverse : «  une idole de boue »(122). ). On peut dire, par conséquent, qu’Hécate et ses chiens est une nouvelle version, particulièrement riche et élaborée, du mythe du Bâtard.

            Il en va de même pour l’image paternelle. Au départ, une photographie du mari de Clotilde nous présente ce personnage comme un être malfaisant et bestial, avec des «  yeux de loup-cervier », avec un visage «  de sanguin échauffé par la débauche »(78). Mais lorsque Spitzgartner rencontre le mari de Clotilde en Sibérie, la description de cet homme est bien différente : c’est «  un de ces preux sans usage, au visage émacié » (154) : un homme usé, brisé, vieilli avant l’âge et qui fait pitié. Cette variation thématique fait apparaitre le processus de sublimation de l’image paternelle.

 

            Pour conclure, on notera dans l’attitude du narrateur vis-à-vis du fantasme de Clotilde un mélange d’angoisse, de violent dégoût et de terreur primitive qui caractérise les affects infantiles vis-à-vis de la sexualité parentale. Certes il est dangereux de réduire la richesse d’un texte littéraire à une seule signification et de considérer tout épisode érotique comme une image-écran de la « scène primitive » : mais il faut noter combien l’histoire de Spitzgartner se prête bien à une telle interprétation. La fascination qu’exerce « la femme au chiens » sur le narrateur (et, gageons-le, sur l’auteur) est l’équivalent du fantasme de « l’homme aux loups » analysé par Freud.

            Hécate et ses chiens fait valoir l’abîme qui existe entre l’école et la vie, entre éducation et initiation. Clotilde et l’initiatrice : sa rencontre transforme radicalement Spitzgartner et donne naissance à un homme nouveau. Au départ le narrateur est un fort-en-thème, un homme immature, « fort » sans être  « habile ». C’est un huguenot, prisonnier de principes un peu rigides. Mais la rencontre d’Hécate y met bon ordre le récit marque le passage de l’adolescent à l’adulte, de l’enfant trouvé au Bâtard.

Morand trouve avec Hécate et ses chiens une forme de récit indécis entre la nouvelle et le roman, et qui incorpore le mythe et le fantasme. Hécate et ses chiens est certainement l’un des meilleurs ouvrages de Morand : l’utilisation subtile du mythe d’Artémis dans Hécate et ses chiens montre que l’auteur maîtrise parfaitement son sujet ; la nouvelle est un récit moderniste doublé d’un roman familial à peine voilé.

 

Conclusion

 

Dans Hécate et ses chiens, Tanger pourrait presque prétendre être un personnage. Cet espace, à travers la perception charnelle (dans tous les sens du terme) du narrateur, prend corps à son tour. Dans la mesure du possible bien entendu : Tanger est ombre inquiétante qui vient planer sur Spitzgartner, annonciatrice d’une inéluctable déchéance. L’air tangérois est vicié, et le narrateur ne doit son salut qu’à son départ en Chine : remercié, souillé, dégoûté de lui-même, il ne reprendra corps qu’une fois hors de Tanger.

Etudier Tanger à travers Hécate et ses chiens, c’est étudier un espace à travers le prisme d’un espace plus petit, le corps, c’est s’approprier l’espace dans la mesure du possible à travers les sensations et les sentiments, et c’est surtout s’éloigner d’une représentation orientaliste réductrice. Point de manichéisme : il n’y a ni bien, ni mal, seulement la conscience de courir à sa perte, et la tentative désespérée - humaine- d’y échapper.

 

 

Bibliographie

 

Articles

Philippe Berthier, « Chienneries huguenotes ou le moraliste pédophile», Paul Morand, in Revue des Sciences humaines n° 272, janvier 2003, pp. 27-37

 

Ouvrages universitaires

Frédéric Monneyron, L’écriture de la jalousie, Bordeaux : Ellug, 1997.

 

 

réalisé par: Lamie Bensaleh, Fatima-Zahra Chkar, Meryem Gmih



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Publié dans L'maginaire de Tanger

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