Introduction à la mythodologie, Gilbert DURAND (partie 1)

Publié le par lifim2010

Introduction à la mythodologie, un ouvrage synthétique de Gilbert DURAND, publié en 1996, issu d’une série de conférences données par l’auteur lui-même, où il nous offre une présentation de plusieurs concepts  développés par ses prédécesseurs, mais surtout il nous présente un tout nouveau concept propre à lui et dont il est l’inventeur, celui de la Mythodologie qu’il définit comme étant « la science des mythes », ce concept largement développé par Durand, dans son ouvrage, nous invite à réfléchir sur la méthode et la fonction des mythes, et nous introduit au cœur d'une des problématiques les plus fortes de notre temps, celle l’imagination et de l’imaginaire. 

 

Durand rappelle à travers son ouvrage, d’une manière allusive,  les grands textes fondateurs tout en démontrant la trajectoire et l’évolution de sa pensée.

 

Réparti en sept chapitres, correspondant chacun à un concept ou une vision, ce livre offre non seulement un récapitulatif de la pensée de Gilbert Durand et tous ses travaux, mais développe aussi des concepts plus récents qu’il invente lui-même, à savoir : « mythodologie », « bassin sémantique », « mythocritique », « mythanalyse »…etc.

 

 

I. Le retour du mythe: 1860-2100 

           

Gilbert Durand situe sa civilisation occidentale dans une zone de haute pression, dans la mesure où on assiste de nos jours à une inflation concernant l’image (surtout grâce aux photographies). La psychanalyse a revalorisé, à un niveau parascientique, médical et psychiatrique, les notions de symbole et d’image.
Il y a dans l’espace occidental un mouvement profond d’iconoclastie et de démythologisation. Et en même temps, une résurgence de l’imaginaire en général et du mythe en particulier.

Durand prône le rétablissement de l’imaginaire et de l’imagination comme objets d’étude à part entière pour les scientifiques. Il montre que l’imagination est loin d’être cette «folle du logis» dénommée  ainsi par le cartésien Malebranche au XVIIIème siècle, mais plutôt une dimension constitutive, intrinsèque dont l’humanité ne peut se passer, parce que toute raison, quelle qu'elle soit, ne peut s'élaborer qu'à partir d'elle et de son terreau.

L’Occident a privilégié l’expérience perceptive, la logique syllogistique et mathématique. Il vénère la « positivité », les objets, les raisonnements, les machines et les faits historiques. On assiste alors au mythe du « positivisme » où la société voulait dépasser et détruire l’obscurantisme du mythe, mais par le moyen d’un autre mythe, d’une autre théologie qui n’est pas nouvelle. C’est le triomphe du mythe de Prométhée. En effet, il y a dans la période du XVIIIème siècle et XIXème siècle un recours fréquent au mythe de Prométhée

 

A la fin du XIXe siècle apparaissent les grands remythologisateurs à savoir : Thomas Mann qui est contre le mythe nazi d’un Rosemberg; Richard Wagner et  Emile Zola qui ont restauré d’une façon très consciente l’utilisation du mythe comme structure profonde et compréhensive de tout récit dramatique ou romanesque ; Freud dont les travaux vont donner la couleur principale au fleuve de résurgence de l’imaginaire et des symboles selon Durand. Et Nietzsche le plus conscient de ce changement des divinités rectrices de l’âme d’un siècle.

            Durand précise les motivations du changement de mythe à la fin du XIXème siècle, il accuse l’affaiblissement de la mythologie des Lumières par les transformations non euclidiennes, non cartésiennes, non newtoniennes de la raison. Il évoque aussi l’essor de l’anthropologie qui coïncide à la fin du XIXème siècle avec les conquêtes coloniales des européens.

 

Il cite ensuite les étapes de la découverte de l’altérité par les européens à travers les colonisations :

-          après 1830, l’orientalisme des romantiques

-           après 1861, le japonisme

-          au début du XXe siècle, l’art nègre et le jazz.

 

Plusieurs savants comme Walter Benjamin, Ernst Bloch, Karl Mannheim, Herbert Marcuse s’étaient aperçu, à différents degrés, du pouvoir des structures mythiques et des images symboliques sur les comportements sociaux. Géorges Dumézil quant à lui, a démythisé les récits qui composaient l’histoire latine de Tite-Live, en démontrant qu’il s’agit d’une chaîne de mythes indo-européens. Durand estime qu’Il y a des profondeurs mythiques dans tout récit humain.



Le succès du nazisme peut s’expliquer par le fait que ce système a fourni au peuple allemand, avec naïveté et brutalité, un ensemble de rites et de mythes, une prothèse de religion. Tout aussi facile a été la poussé en France du mythe révolutionnaire après 1789.

 

Durand note qu’au moment où les mythes revenaient dans les horizons de la pensée occidentale L’Eglise a commencé à accorder ses vérités selon les vérités fluctuantes des scientifiques.

L’auteur présente trois Instances mythogéniques européens, tellement différentes et décalées :
            1. la stratification pédagogique, évoquant l’idéologie prométhéenne du XIXe siècle.

2. la stratification des mass-media, en apparence antagoniste de la mythologie des professeurs. Elle donne plutôt des mythes orphiques ou dionysiaques.

3. la stratification hermétique des savants qui quêtent dans l’univers du monde matériel: physiciens, astronomes, biologistes, ou dans l’univers du monde humain: psychologues, sociologues, philologues…

 

Les scientifiques modernes retrouvent des mythes. Car il s’agit bien de «retour». Ca serait  illusoire de croire qu’il y a des mythes «nouveaux», parce que le potentiel génétique de l’homme, est constant.

 

Notre vision du monde, et notre conception de l’être, et du réel est en train de disparaître. Parce que des mythes éclipsés recouvrent les mythes d’hier et fondent l’épistémè d’aujourd’hui. Et puis les savants prennent conscience de la relativité des vérités scientifiques, et de la réalité perpétuelle du mythe. Le mythe d’après Durand, n’est plus un fantasme gratuit que l’on subordonne au perceptif et au rationnel. C’est une res réelle, qu’on peut manipuler pour le meilleur comme pour le pire.

Ainsi, dans son premier chapitre, Durand soutient l’idée d’un renouvellement mythique important et tente de cerner ce retour du mythe qu’il situe déjà depuis 1860.

 

 

II. Epistémologie du signifié

 

Dans ce chapitre Durand appelle au développement d’un Nouvel Esprit Scientifique. En plaçant volontairement sa démarche dans une perspective non cartésienne, il participe à cette révolution épistémologique qui consiste à revaloriser et encourager l’étude de la pensée obscure et confuse des rêves, des fantasmes, des mythes et des symboles. Il juge même nécessaire de jeter les bases d’une nouvelle Méthode pour examiner le soubassement, le fondement épistémologique du retour du mythe dans la société.

 

Durand se lance alors dans l’historique de la naissance et du déclin du traditionnel clivage entre le mythoset le logos. Selon lui ces deux démarches si longtemps séparées ont actuellement tendance à se rapprocher, voire à se rejoindre.

 

Après avoir usé de rationalisme, la science a commencé à changer.
Gaston Bachelard s’est aperçu que « les images possèdent une cohérence aussi pertinente que les longues chaînes de raison déductive ou expérimentale.
L’épistémologie einsteinienne est non euclidienne puisqu’elle utilise la géométrie de Riemann. Elle est également non newtonienne, puisque le temps einsteinien n’est plus un contenant absolu de l’Univers, mais une variable attachée à un observateur en déplacement ».

 

Durand explique que lorsqu’on émet un seul photon et que l’on place pour cible à ce projectile deux ou plusieurs trous dans un écran, il passe par tous les trous à la fois (il se diffracte). Le photon possède le don de l’ubiquité.
Il évoque aussi la théorie de la relativité d’Albert Einstein où le temps est local.
Il décrit également l’équation d’incertitude de Heisenberg: si on essaie d’immobiliser un électron pour mesurer sa vitesse, il perd ses qualités, ou on garde ses qualités énergétiques, mais alors il perd sa «place» ponctuelle dans l’espace de l’atome et n’est plus qu’une onde porteuse d’énergie qui envahit tout l’espace.

 

L’auteur explique que le lexique dresse ce que Bachelard appelle « profil », sinon épistémologique, du moins d’usage notionnel. Alors que le symbole est « l’épiphanie d’un mystère ». Selon Claude Lévi-Strauss si une expression de type artistique était très ancrée dans une localisation lexicologique, le mythe est au contraire la chose qui se traduit le mieux, parce qu’aucune localisation n’entrave son sens.

 

Durand développe les concepts qui tendent à remplacer le modèle de causalité mécanique:

- Hétérotélie (J. Monnerot)
- Effet pervers (R. Boudon)
-  Défi-réponse (Toynbee)
- Inhibition stimulante (P. Rambaud et J.-P. Bozonnet).

 

 

III. La notion du « Bassin sémantique »


Le concept sans doute le plus opérationnel, mais plutôt complexe, de Durand pour aborder le mythe est celui qu’il appelle de manière métaphorique « bassin sémantique », celui-ci symbolise le processus de formation d’un mythe à travers six phases successives :

 

1.      Ruissellement : « Divers courants se forment dans un milieu culturel donné : ce sont quelquefois des résurgences lointaines du même bassin sémantique passé ; ces ruisseaux naissent, d'autres fois, de circonstances historiques précises (guerres, invasions, événements sociaux ou scientifiques, etc.). »

2.      Partage des eaux : « Les ruissellements se réunissent en partis, en écoles, en courants, et créent ainsi des phénomènes de frontières avec d'autres courants orientés différemment. C'est la phase des querelles, des affrontements de régimes de l'imaginaire ».

3.      Confluences : « De même qu'un fleuve est formé d'affluents, un courant constitué a besoin d'être conforté par la reconnaissance et l'appui d'autorités en place, de personnalités influentes ».

4.      Au nom du fleuve : « C'est alors qu'un mythe ou une histoire renforcée par la légende promeut un personnage réel ou fictif qui dénomme et typifie le bassin sémantique ».

5.      Aménagement des rives : « Une consolidation stylistique, philosophique, rationnelle se constitue. C'est le moment des seconds fondateurs, des théoriciens. Quelquefois des crues exagèrent certains traits typiques du courant ».

6.      Epuisement des deltas : « Se forment alors des méandres, des dérivations. Le courant du fleuve affaibli se subdivise et se laisse capter par les courants voisins »

 

Après  la  présentation des six phases du bassin sémantique, Gilbert Durand développe, trois exemples :

1-       Le mouvement franciscain et la légende du Poverello  (fin du XIIe siècle-début du XIVe siècle)

2-       Le premier Romantisme et la figure de Goethe (début du XVIIIe siècle-début du XIXe siècle)

3-      Le retour du refoulé et le règne de Freud (fin du XIXe siècle à nos jours).  

Les bassins sémantiques sont cohérents dans un même ensemble culturel par de plus longues et presque pérennes durées culturelles. Chaque bassin sémantique aura ses dispositions mythiques.

Le bassin sémantique actuel repose sur la mythologie prométhéenne, qui est antinaturaliste, chose qui implique une idolâtrie de l’artificiel.

Le cas de l’Impressionnisme est en un sens l’aboutissement triomphant du naturalisme romantique, mais en profondeur il n’est que l’envahissement scientiste et prométhéen de la sensibilité.

 

Publié dans Bibliothèque

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article